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Islam et Christianisme

2. Islam : la Parole de Dieu, qui n'est pas Dieu, s'incarne en des choses (mots)

   Pour le musulman, le Coran est la reproduction exacte de la Parole de Dieu. Lorsqu'il lit ce livre ou qu'il en entend la lecture, il a le sentiment d'être en présence de la Parole de Dieu elle-même, telle quelle, dans toute son intégrité. Cette intégrité et cette exactitude sont bien sûr celles du sens, du contenu intelligible du Coran, mais elles sont aussi et indissociablement celles de la matière, visible ou sonore, au travers de laquelle ce sens est accessible. Les deux dimensions, intelligible et sensible (ou physique), sont ici en une telle intimité, sont tellement liées l'une à l'autre, qu'une attention et une importance extrêmes sont accordées à la matérialité de la Parole, bien plus que ce n'est le cas dans le judaïsme ou dans le christianisme.
   Cela se voit en particulier à l'importance accordée à la langue (l'arabe) dans laquelle la Parole est exprimée : c'est dans cette langue-là, et non dans une autre, que la Parole de Dieu est formulée dans toute son exactitude ; de sorte que, même si des traductions sont possibles, celles-ci restent des pis-aller et représentent un éloignement par rapport à l'intégrité pleine et entière de la Parole. L'importance accordée au style littéraire, aux tournures et façons de parler spécifiques du Coran, confirme elle aussi l'intimité extrême existant ici entre le sens et le sensible ; comme on le sait la beauté et la clarté du style sont même invoquées, par le Coran lui-même, comme des signes majeurs du caractère divin de la Parole qu'il retranscrit. Ce souci de l'esthétique est, plus directement encore, centré sur la matérialité pure dans l'art de la calligraphie, et dans celui de la récitation ou du chant, qui impliquent l'idée que la grandeur et la beauté du sens exprimé (et peut-être aussi de Celui qui en est la source : nous y reviendrons) peuvent et doivent être physiquement visibles ou audibles, comme grandeur et beauté des signes matériels eux-mêmes. De toute évidence, à travers ces pratiques est présente l'idée que la manière de traiter le support matériel n'est pas sans retentissement sur la manière de traiter le contenu spirituel lui-même. Enfin et surtout, la solidité du lien qui unit le sensible et l'intelligible se manifeste à travers l'extrême souci de la littéralité intangible, de l'exactitude absolue des mots et phrases. Le Coran se présente comme le résultat d'une dictée, d'une parfaite reproduction à l'identique ― on est tenté de dire : à la virgule près ― de la Parole éternelle ; et la plus grande importance est attachée au fait qu'ensuite, le texte de cette dictée a été noté et conservé absolument tel quel, sans nulle modification [1].
   On a ainsi clairement l'idée que c'est la Parole de Dieu elle-même, telle quelle, qui est présente au travers des mots et phrases, des traits, courbes et points que la main trace et que les yeux voient, des sons que l'oreille entend. C'est par ces traits et sons, ceux-là exactement et non d'autres, que la Parole de Dieu et non une autre est présente dans le monde, et que l'homme accède à elle. L'altération de ces éléments matériels seraient aussitôt en même temps une altération de la Parole elle-même. Cela, non pas au sens où cette Parole se trouverait modifiée dans son éternité ― comme si l'homme avait le pouvoir, en agissant sur la matérialité des traits et des sons, de changer le contenu intelligible éternellement identique à lui-même de la Parole de Dieu ― , mais en ce sens que, si l'homme modifie cette matérialité des signes, il fait en sorte que ce n'est plus la Parole de Dieu qui est présente dans le monde, mais autre chose. La Parole en elle-même reste intacte quoique les hommes fassent, mais la présence dans le monde de la Parole est susceptible d'être atteinte, altérée, voire anéantie par la façon dont on traite les signes matériels, traits et sons. Inversement, la rigoureuse préservation de ces signes assure la permanence de la présence de la Parole dans le monde : si les signes sont strictement notés et conservés, alors la Parole elle-même, et non simplement quelque chose qui y ressemble, est là dans le monde des hommes et est accessible à ceux-ci.
  Comment, alors, ne pas parler d'une certaine incarnation de la Parole de Dieu d'après l'islam ? Cette Parole ne demeure pas uniquement dans son éternité, infiniment au-delà du créé et de l'existence matérielle, mais elle s'est aussi insérée en eux. Elle s'est coulée dans des signes physiques de façon telle, qu'elle y est bel et bien présente ; davantage même, cette matière sensible des traits et des sons est ce par quoi il faut impérativement passer pour accéder à la Parole de Dieu, elle est pour l'homme la seule et unique voie d'accès à celle-ci. Inutile, par conséquent, de se récrier devant l'idée d'un contact entre l'incréé et le créé, de voir en cela une insupportable souillure, un mélange impur et blasphématoire. Inutile de protester avec dégoût contre l'idée qu'une liaison réelle et intime est possible entre la pure spiritualité de ce qui est divin et la vile matérialité de ce qui est créé. Car si vraiment aucune liaison, aucune union ne peut ni ne doit exister entre l'incréé et le créé, cela signifie que d'aucune manière la Parole de Dieu ne peut entrer dans le monde ni être adressée aux hommes, et par conséquent que toute révélation de Dieu à l'homme est impossible : car de quelque façon qu'on l'entende, une telle révélation doit nécessairement consister en une manifestation du divin dans le monde des hommes, et par conséquent, d'une manière ou d'une autre, en une in-carnation.

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   Mais deux points demandent maintenant à être regardés de plus près. Le premier concerne la question de savoir dans quelle mesure et jusqu'à quel point la Parole de Dieu, en se révélant sous forme d'un texte, entre vraiment en contact avec le créé et sa matérialité. Le second touche à la question de savoir dans quelle mesure et jusqu'à quel point il faut considérer que Dieu lui-même s'incarne, lorsque sa Parole s'incarne.
   Tout d'abord, est-il juste de parler de "mélange", de "liaison" et d'"union" entre l'incréé et le créé, à propos de la Parole de Dieu exprimée sous la forme d'un livre dans l'islam ? Ne faut-il pas plutôt considérer que, comme il s'agit là de discours, de mots et de phrases, il n'y a en fait aucune véritable union entre la Parole proprement dite et les signes physiques au moyen desquels elle s'exprime ? Dans le langage, en effet, le sens reste indépendant du sensible tout en utilisant ce dernier comme support. Il n'y a aucun lien réel et objectif entre les idées exprimées et les mots qui les expriment : ce qui le montre, c'est qu'une même idée peut être exprimée aussi bien par tel signe que par tel autre ; par exemple, l'idée de liberté peut être exprimée par des mots aussi différents que "Freiheit" (allemand), "freedom" (anglais) ou "liberté" (français), et aucun de ces mots n'exprime cette même idée plus ou mieux que les deux autres. Restant indifférent au support sensible, le contenu intelligible ne pénètrerait donc pas en celui-ci, mais conserverait par rapport à lui une souveraine autonomie. Pour notre question, la conséquence serait la suivante : en s'exprimant à travers des mots, la Parole de Dieu parviendrait à la fois à être accessible pour l'esprit des hommes, et à éviter de se mêler à la matérialité créée. Alors, au sens strict, il serait inexact de parler d'une in-carnation de la Parole de Dieu dans le cadre de l'islam, contrairement à ce que nous avons dit.
   Ce n'est pourtant pas si simple. D'abord ce raisonnement est difficilement compatible avec l'importance accordée par l'islam à la langue arabe, c'est-à-dire avec l'idée que cette langue exprime mieux la Parole de Dieu que les autres. Cette idée implique en effet que tous les supports physiques ne se valent pas, pour exprimer la Parole ; et par conséquent, que celle-ci entretient avec cette langue un rapport plus étroit et plus intime qu'avec les autres. Ensuite, même si l'on passe sur cette difficulté, la nécessité d'admettre l'incarnation de la Parole demeure. Car même s'il est indifférent pour le sens de se lier à telle matière plutôt qu'à telle autre, il doit se lier à une matière. Peu importe laquelle, soit : mais il en faut une. Certes, le contenu intelligible n'est pas définitivement emprisonné en elle : quand on lit ou qu'on écoute le Coran, on libère en quelque sorte la Parole de la matière, puisqu'on retient en son esprit le sens de ce qui est dit, et que l'on détruit, pour ainsi dire, le support matériel (celui-ci s'efface, est mis de côté au fur et à mesure). Mais on ne peut le faire qu'à partir du tout que forment ici le sens et la matière, donc si le sens de la Parole s'est d'abord uni au matériel pour être accessible en lui et par lui. Cette incarnation est vouée à être provisoire, certes ; pour autant, elle en est bien une. Le sens de la Parole demeurerait inaccessible s'il n'était pas présent dans cette matière, attendant, en quelque sorte, d'en être extrait par l'intelligence des hommes.

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   Ensuite ― et c'est notre second point ― se présente à nouveau, de manière cruciale, le problème du lien entre la Parole de Dieu et Dieu lui-même. La manière dont on envisage ce lien, en effet, va retentir directement sur la question de savoir dans quelle mesure et jusqu'à quel point Dieu lui-même s'incarne, lorsque sa Parole s'incarne : si Dieu et sa Parole éternelle ne font qu'un, autrement dit si la Parole de Dieu est elle-même Dieu, alors on voit mal comment l'incarnation de la Parole ne serait pas l'incarnation de Dieu ; inversement, si l'incarnation de la Parole éternelle n'est pas du tout une incarnation de Dieu lui-même, c'est que la Parole de Dieu n'est pas elle-même Dieu.
   Toute idée d'une incarnation de Dieu lui-même est évidemment exclue pour l'islam. Celui-ci reste fermement fixé sur l'idée qu'il y aurait là une insupportable impureté, une perte de la transcendance de Dieu ; Dieu doit absolument rester au-delà, sans aucun contact. En même temps pourtant on admet qu'il se révèle, se fait connaître à l'homme. Comment se révéler sans entrer en contact ? Comment entrer en relation tout en restant absolument séparé ? C'est la difficulté. La parole semble, en raison de sa nature particulière, fournir une solution. En s'adressant aux hommes par l'intermédiaire d'un discours, Dieu réussirait à entrer en relation avec eux, sans pour autant se souiller en entrant chez eux, sans se compromettre dans l'impure matérialité du monde. Le discours permettrait la relation sans abolir la transcendance. En effet, quand on parle à quelqu'un, on entre incontestablement en relation avec celui-ci ; mais en même temps il n'y a aucun contact direct, immédiat : les deux êtres ne se touchent point, ne se mélangent pas, et cela parce que la parole que l'on profère est autre chose que soi-même. Il y a d'une part ce que je dis, et d'autre part ce que je suis. Ce que je dis pénètre bien en celui à qui je parle, mais ce que je suis reste absolument à distance. En outre, ce sont seulement mes idées qui s'incarnent en sons ou en traits, courbes, etc., et non pas moi-même.
   Mais là précisément est le problème : il y a distance absolue entre celui qui parle et celui qui écoute, d'une part, et entre celui qui parle et la matière sensible, d'autre part, si il y a une distance absolue entre celui qui parle et ce qu'il dit. C'est seulement cette distance qui permet à celui qui parle de rester sans contact à la fois avec son auditeur, et avec la réalité matérielle en laquelle s'incarne son langage. Si Dieu reste exempt de contact avec l'homme et avec la matière créée tout en lui parlant, cela signifie alors qu'il est exempt de contact avec sa Parole, puisque elle entre nécessairement en contact avec les deux. Autrement dit, impossible d'échapper à ce raisonnement : la Parole de Dieu doit de tout nécessité s'incarner pour atteindre les hommes ; pour que Dieu lui-même ne s'incarne pas, il faut donc que la Parole qui s'incarne n'ait absolument aucun rapport avec Dieu (alors seulement elle pourra s'incarner sans que Lui s'incarne) ; et pour que la Parole n'ait aucun rapport avec Dieu, il faut qu'elle soit une simple créature.
   En quoi exactement cela pose-t-il un problème (outre celui de l'associationnisme dont nous avons déjà parlé) ? En ceci que, dans ce cas, Dieu lui-même n'est pas présent dans sa Parole, sa Parole n'est pas l'expression de ce qu'il est. D'après ce point de vue, Dieu entretient avec sa Parole exactement le même rapport qu'un homme avec la sienne : un rapport d'extériorité, de complète différence, qui fait que celui qui parle dit autre chose que lui-même, que son être même ne passe pas dans sa parole. Davantage, cela signifie que dans l'islam, non seulement le rapport entretenu avec la parole, mais la parole elle-même est de même nature chez Dieu que chez l'homme. Exactement comme celle des hommes, la Parole de Dieu consiste seulement en un groupe de mots, un discours, elle est dépourvue de toute réalité substantielle propre, de toute vie et de toute subjectivité. Bref, elle est seulement quelque chose... comme l'est toute parole humaine.

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   Une précision importante s'impose pour finir. La réduction de la Parole de Dieu au statut de simple "quelque chose" inerte et sans subjectivité, qui explique pourquoi cette Parole ne peut pas s'incarner autrement qu'en un livre, ne poserait pas de problème fondamental, si cette Parole n'était pas identifiée à la Parole éternelle de Dieu ; autrement dit, si cette Parole divine formée de mots pouvait être conçue comme étant proférée par Dieu spécialement pour l'homme, et donc comme n'étant pas à confondre avec l'Expression absolue et éternelle de Dieu en lui-même. Par exemple, lorsque dans la Bible Dieu dit à tel homme d'aller à tel endroit, de faire telle chose, ou qu'il lui prescrit de procéder aux actes rituels de telle ou telle façon (ablutions, habillement, nutrition, etc.), il ne viendrait à l'idée d'aucun Juif ni d'aucun Chrétien de penser que de tels propos relèvent de la Parole éternelle de Dieu. Cette Parole est bien plutôt reçue comme une Parole historique de Dieu, une Parole conçue et émise tout exprès pour l'homme, en fonction de telle ou telle circonstance temporelle ; on admet alors que Dieu ait cette parole faite de mots, mais on se garde de la confondre avec la Parole que Dieu s'adresse à lui-même en son éternité. Mais la théorie islamique de la "dictée" et de la "reproduction à l'identique" rend impossible une telle distinction. Elle empêche de reconnaître à Dieu le pouvoir de parler sur deux modes foncièrement différents : d'une part, de manière absolue et éternelle, d'autre part de manière relative et temporelle. La théorie de la dictée oblige à identifier tout ce qui est dit dans le Coran avec la Parole éternelle de Dieu. Deux conséquences en résultent :
   D'abord, comme dans le Coran sont présentes de nombreuses prescriptions concernant la vie la plus prosaïque de l'homme, il faudrait admettre que de tels détails font partie de ce que Dieu pense et dit de toute éternité. Mais qui peut croire un instant que Dieu, en lui-même, en son absoluité insondable et incréée, se préoccupe de la manière dont les hommes doivent manger et s'habiller, ou dont les femmes doivent se coiffer ? Non seulement une telle idée n'est pas sérieuse, mais elle semble bien avoir quelque chose de blasphématoire.
   Ensuite et surtout, cela oblige à affirmer que Dieu ne peut avoir qu'une Parole exprimable en mots, c'est-à-dire une Parole dont le contenu est seulement quelque chose, un ensemble d'idées, de volontés, etc., comme c'est le cas chez l'homme.

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   Résumons-nous : il est clair que la Parole éternelle de Dieu, dès lors qu'elle se rend présente à l'homme et pénètre dans le monde de celui-ci, s'incarne. Il est non moins clair qu'il y a une correspondance rigoureuse entre la nature de la Parole éternelle et son mode d'incarnation. Selon l'islam la Parole de Dieu s'incarne en mots et ne peut s'incarner autrement, parce qu'elle est un contenu sans subjectivité : non pas quelqu'un mais, encore une fois, quelque chose. Un contenu qui consiste seulement en quelque chose s'incarne logiquement en des choses (mots). Et effectivement, si la Parole de Dieu n'est que cela, le discours fait de mots est la manière la plus parfaite de lui donner chair et de la faire exister dans le monde des hommes.
   Mais la Parole éternelle de Dieu peut-elle vraiment être envisagée comme un tel contenu inerte et passif ? Si ce n'est pas le cas, ne faut-il pas reconsidérer complètement le mode d'incarnation qui peut lui convenir ? C'est ce qu'il faut maintenant examiner en considérant de près la conception chrétienne de l'incarnation.

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[1]. Nous n'entrons pas ici dans la discussion portant sur le caractère réel ou imaginaire de cette conservation absolument fidèle (on sait que différentes versions du Coran ont existé et circulé, et que le texte ne fut fixé qu'au bout d'un certain temps). Seul nous importe le fait que l'islam attache une extrême importance à l'exactitude littérale du texte.

 

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